
Chaque été, c'est la même phrase qui revient au bord des piscines et des lacs : « Attends au moins deux heures après avoir mangé avant d'aller te baigner ! »
Beaucoup d'entre nous ont grandi avec cette règle. Mais est-elle réellement fondée sur des preuves scientifiques ou s'agit-il simplement d'une croyance populaire transmise de génération en génération ?
D'où vient cette recommandation ?
L'explication avancée est assez simple : pendant la digestion, une partie importante du sang est dirigée vers l'estomac et les intestins. L'idée serait donc qu'en nageant, les muscles et le système digestif entreraient en concurrence pour le flux sanguin, favorisant l'apparition de crampes, voire d'un malaise.
Sur le papier, cela paraît logique. Mais qu'en disent les études scientifiques ?
Les études scientifiques sont rassurantes
Dès les années 1960, plusieurs chercheurs se sont penchés sur la question.
Dans une première étude, Ball [1] a demandé à 14 participants de nager à différents intervalles après un repas léger, allant de 30 minutes à 3 heures après avoir mangé. Résultat : aucune différence significative de performance n'a été observée, et aucun participant n'a présenté de crampes ou de nausées [1].
Quelques années plus tard, Asprey, Alley et Tuttle [2] sont arrivés aux mêmes conclusions chez 24 nageurs effectuant une épreuve d'un mile. Que le repas ait été consommé 30 minutes, 1 heure ou 2 heures avant l'effort, les performances restaient similaires [2].
Même lorsqu'un repas copieux était consommé, Singer et Neeves [3] n'ont pas constaté de diminution des performances en natation. Certains participants ont toutefois signalé des nausées lorsqu'ils nageaient seulement 30 minutes après un repas important [3].
En clair, chez une personne en bonne santé, un repas avant la baignade ne semble pas représenter un danger particulier.
Pourquoi peut-on parfois se sentir mal après avoir mangé ?
Lors d'un effort physique intense, l'organisme redistribue le sang vers les muscles sollicités. Cette diminution temporaire du flux sanguin vers le système digestif peut provoquer des symptômes tels que des nausées, des douleurs abdominales ou une sensation d'inconfort [6,7].
Ces phénomènes sont surtout observés lors d'efforts prolongés et intenses, comme un triathlon ou une compétition sportive [4,5]. D'ailleurs, les études montrent que les troubles digestifs sont beaucoup plus fréquents pendant la course à pied que pendant la natation [5,8].
Autrement dit, faire quelques longueurs tranquillement après un repas n'est pas comparable à participer à une épreuve sportive de haut niveau.
Et les fameuses crampes du nageur ?
Contrairement à une croyance largement répandue, les données scientifiques ne montrent pas que la digestion provoque des crampes musculaires pendant la baignade.
Les recherches actuelles indiquent plutôt que les crampes liées à l'exercice sont principalement dues à la fatigue musculaire et à des mécanismes neurologiques complexes [9,10].
Le risque de se retrouver soudainement paralysé dans l'eau parce que l'on a mangé juste avant de se baigner semble donc largement surestimé.
Existe-t-il malgré tout certaines situations à risque ?
Oui, certaines circonstances méritent davantage de prudence :
après un repas très copieux ;
lors d'un effort physique intense ;
en cas de consommation d'alcool ;
chez les personnes âgées ou souffrant d'une maladie cardiovasculaire ;
lors d'une immersion dans une eau très froide.
Par ailleurs, certaines études médico-légales ont retrouvé plus fréquemment du contenu gastrique chez les victimes de noyade accidentelle [11]. Toutefois, cela ne signifie pas nécessairement que le repas est directement responsable de l'accident. D'autres facteurs comme une maladie sous-jacente, un malaise ou l'alcool jouent souvent un rôle important [13].
Des situations particulières, comme la plongée sous-marine, nécessitent également des précautions spécifiques en raison du risque de vomissements et d'aspiration du contenu gastrique [15].
Alors, faut-il vraiment attendre deux heures avant de se baigner ?
Pour la majorité des personnes en bonne santé, la réponse est non.
Les connaissances scientifiques actuelles suggèrent qu'il n'est pas nécessaire d'attendre systématiquement une à deux heures après avoir mangé avant de se baigner.
En revanche, le bon sens reste de mise : après un repas très copieux, mieux vaut éviter une activité physique intense et privilégier une baignade calme.
Le principal message à retenir est simple : écoutez votre corps, évitez l'alcool avant la baignade et ne surestimez pas le risque lié au repas.
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Références
[1] Ball JR. Effect of Eating at Various Times upon Subsequent Performances in Swimming. Research Quarterly. 1962;33(2):163-167. DOI: 10.1080/10671188.1962.10613187
[2] Asprey GM, Alley LE, Tuttle WW. Effect of Eating at Various Times on Subsequent Performances in the One-Mile Freestyle Swim. Research Quarterly. 1968;39(2):231-234. DOI: 10.1080/10671188.1968.10618041
[3] Singer RN, Neeves RE. Effect of Food Consumption on 200-Yard Freestyle Swim Performance. Research Quarterly. 1968;39(2):355-360. DOI: 10.1080/10671188.1968.10618059
[4] Rehrer NJ, van Kemenade M, Meester W, Brouns F, Saris WHM. Gastrointestinal Complaints in Relation to Dietary Intake in Triathletes. International Journal of Sport Nutrition. 1992;2(1):48-59. DOI: 10.1123/ijsn.2.1.48
[5] Sullivan SN. Exercise-Associated Symptoms in Triathletes. The Physician and Sportsmedicine. 1987;15(9):105-108. DOI: 10.1080/00913847.1987.11702083
[6] ter Steege RWF, Kolkman JJ. Review article: the pathophysiology and management of gastrointestinal symptoms during physical exercise, and the role of splanchnic blood flow. Aliment Pharmacol Ther. 2012;35(5):516-528. DOI: 10.1111/j.1365-2036.2011.04980.x
[7] van Wijck K, Lenaerts K, Grootjans J, et al. Physiology and pathophysiology of splanchnic hypoperfusion and intestinal injury during exercise. Am J Physiol Gastrointest Liver Physiol. 2012;303(2). DOI: 10.1152/ajpgi.00066.2012
[8] de Oliveira EP, Burini RC. The impact of physical exercise on the gastrointestinal tract. Curr Opin Clin Nutr Metab Care. 2009;12(5):533-538. DOI: 10.1097/MCO.0b013e32832e6776
[9] Miller KC. Myths and Misconceptions About Exercise-Associated Muscle Cramping. ACSM's Health & Fitness Journal. 2016;20(2):37-39. DOI: 10.1249/FIT.0000000000000187
[10] Jahic D, Begic E. Exercise-Associated Muscle Cramp-Doubts About the Cause. Mater Sociomed. 2018;30(1):67-69. DOI: 10.5455/msm.2018.30.67-69
[11] Kibayashi K, Shimada R, Nakao K. Frequent detection of stomach contents in accidental drowning. Med Sci Law. 2011;51(3):161-163. DOI: 10.1258/msl.2011.010150
[12] Gotsmy W, Lombardo P, Jackowski C, Brencicova E, Zech WD. Layering of stomach contents in drowning cases in post-mortem computed tomography compared to forensic autopsy. Int J Legal Med. 2018;133(1):181-188. DOI: 10.1007/s00414-018-1850-4
[13] Cobbett H, Morrow P, Stables SR. Sink or Swim: The Advantages of Full Postmortem Examination in Cases of Drowning. Acad Forensic Pathol. 2014;4(2):214-219. DOI: 10.23907/2014.033
[14] Nagasawa Y, Komori S, Sato M, et al. Effects of Hot Bath Immersion on Autonomic Activity and Hemodynamics. Jpn Circ J. 2001;65(7):587-592. DOI: 10.1253/jcj.65.587
[15] Straka L, et al. Vomiting and aspiration of gastric contents: a possible life-threatening combination in underwater diving. Diving Hyperb Med. 2018;48(1):36-39. DOI: 10.28920/dhm48.1.36-39